L'or
est la valeur refuge par excellence. Mais son prix n'explose pas.
Pourtant, s'en procurer devient difficile et la demande tutoie des
sommets. Une vaste manipulation orchestrée par de puissants acteurs est à
l'origine de ce paradoxe.
Pas besoin d'être un prix Nobel
d'économie pour comprendre que quelque chose ne tourne pas rond sur le
marché de l'or. Il suffit d'être familier avec une loi basique : celle
de l'offre et de la demande. Ce qui est rare est cher. La demande d'or
physique est au plus haut devant les turbulences traversées par
l'économie mondiale. Plusieurs spécialistes s'accordent pour dire que le
prix de l'once (31,1 grammes) devrait se situer autour de 8 000 dollars
(soit quatre fois son record historique). Début mars, il est d'environ
1 250 dollars.
Ce prix étrangement bas est la question qui agite
les experts depuis cinq ans. Pourquoi le prix de l'or ne correspond-t-il
pas aux règles économiques ? Plusieurs d'entre eux, choisis pour leur
expertise sur le sujet, nous ont aidés à percer le mystère. Selon eux,
cette anomalie est le résultat d'interventions massives sur le marché
des produits dérivés où l'on échange des contrats plutôt que des
lingots. Ces purs mouvements spéculatifs ont pour conséquence de faire
chuter les cours. Dans le rôle des suspects, on retrouve les banques
centrales et leurs intermédiaires. Les mobiles ? Eviter la panique,
protéger la valeur du dollar et le système financier dans son ensemble.
Docteur en économie, chroniqueurs, journaliste, ex-traders, gérants
d'entreprises, Tous nous décrivent une des plus grandes manipulations de
l'histoire économique.
(Vous pouvez consulter la chronologie
interactive ci-dessous pour connaître l'évolution du rôle de l'or dans
l'économie au cours du XXème siècle.)
Les faits
«Je
ne suis pas un adepte des théories de manipulation en matière
d'économie. Je me suis intéressé à ce sujet en y allant à reculons. Mais
une fois que l'on s'y plonge, il apparaît clair que le marché est
biaisé. Trop de faits sont là pour le démontrer.» Philippe Herlin est
docteur en économie du Conservatoire national des Arts et Métiers de
Paris. Comme d'autres experts avant lui, il s'est intéressé de plus près
au marché de l'or. Et comme bon nombre de ses prédécesseurs, il a
été «très surpris» de ce qu'il a découvert. C'est aussi le cas de
Philippe Béchade. En novembre dernier, nous avons rencontré le président
des Econoclastes et chroniqueur sur BFM Business. Il vous accompagnera
tout au long de votre plongée au coeur du marché de l'or avec ses quatre
interventions en vidéo.
(Vous pouvez parcourir les slides suivants pour faire défiler plusieurs infographies sur le marché de l'or.)
Arrêtons-nous
un moment sur le fonctionnement de ce business artificiel. Le prix du
métal jaune n'est pas seulement fixé par les échanges d'or physique. Les
mouvements sur les marchés de produits dérivés influencent également
son prix. Il existe plusieurs «marchés à terme». Ils permettent le
trading de contrats portant sur le précieux métal. En théorie, posséder
un de ces titres signifie que vous êtes propriétaire de la quantité d'or
correspondante et en droit d'en demander la livraison. Cette donnée est
essentielle. Selon Nick Laird, spécialiste reconnu pour ses
statistiques sur le milieu, plus de 3000 tonnes d'or «papier» sont
échangées chaque jour. 3000 tonnes… C'est la production mondiale en 2015
selon Statista, un des numéro un mondial de la statistique.
On
échange donc l'équivalent de la production annuelle mondiale d'or chaque
jour sur les marchés à terme. Pour Fabrice Drouin Ristori, fondateur et
dirigeant de Goldbroker.com, c'est sur la plateforme new-yorkaise du
COMEX «que la plupart des manipulations sont effectuées». Ces derniers
mois, en moyenne, il n'existait qu'une once d'or physique disponible
pour 300 contrats à terme. Vous avez bien lu. Si ne serait-ce qu'une
petite partie des détenteurs d'or papier demandait la livraison de leur
métal jaune, le COMEX exploserait.
Pour comprendre comment fonctionne ce casino géant de la spéculation, veuillez visionner la vidéo ci-dessous :
Ce
cadre permet à de puissants acteurs, tels les banques centrales,
d'influencer les prix de l'or en vendant massivement ce type de contrat.
Paul Craig Roberts, ancien sous-secrétaire du Trésor de Ronald Reagan, a
été l'un des premiers à remarquer le manège. Dès 2011, il a noté que
très souvent, lorsque l'or remontait, une pluie de contrats de vente
inondait le COMEX. Lâchés comme des bombes, sans qu'aucune nouvelle
information économique ne puisse le justifier, ils ont eu pour effet de
faire chuter les cours. Logique dans un marché régi par la loi de
l'offre et de la demande. Ces brutales baisses sont faciles à constater.
Elles ont souvent lieu dès l'ouverture du COMEX, à 8h20 heure de
New-York.
(Vous pouvez parcourir les slides ci-dessous pour faire défiler plusieurs exemples.)
CME
Group, propriétaire du COMEX, n'avait pas souhaité répondre à nos
demandes d'explications à la fin du mois de mars 2016. Ces mouvements
sont d'autant plus illogiques qu'ils sont extrêmement risqués pour leurs
auteurs. «Quand vous vendez sur un marché, il faut y aller au
compte-gouttes, constate Philippe Herlin. Jamais un trader ne
s'amuserait à écouler si massivement un actif sous peine de faire
s'écrouler le marché et de subir des pertes. Qui aurait intérêt à perdre
de l'argent si ce n'est pour manipuler ?»
Les suspects
Qui
de mieux placé pour orchestrer une manipulation pouvant s'avérer
coûteuse qu'une institution qui a le pouvoir de créer l'argent ? C'est à
partir de ce type de réflexion que Paul Craig Roberts est arrivé à la
conclusion que la réserve fédérale américaine (FED) tirait les
ficelles. «L'exécution de ces opérations manipulatrices se fait via les
banques de transaction de contrats à terme comme JP Morgan, HSBC et Bank
of Nova Scotia, expliquait-il dans un article publié sur son site
internet en 2014. Ce sont elles qui vendent pour la FED.» Ces trois
institutions font partie des membres-traders du COMEX les plus actives
en volume de transactions. Fabrice Drouin Ristori se dit «en
accord» avec l'analyse de Paul Craig Roberts.
Les opérations ont
été d'autant plus simples que la Réserve fédérale américaine (FED) a
mené une politique monétaire très accommodante après la crise de
2008. «Elle est aussi impliquée parce qu'elle a gardé pendant des années
des taux d'intérêt proches de zéro qui ont rendu le coût de ces
manipulations financières quasiment nul», explique Max Keiser, ex-trader
connu pour avoir délibérément fait chuter l'action de Coca-Cola. En
décembre dernier, Janet Yellen, présidente de la FED, a annoncé une
légère remontée de ces taux. Plusieurs observateurs envisagent déjà de
les baisser à nouveau. Les bourses font du yoyo, la Chine tousse, les
Etats-Unis sont à l'aube d'une récession et l'Europe compose avec une
croissance atone.
Ces
manipulations ne seraient pas réalisées au seul bénéfice de la réserve
fédérale américaine. Le monde financier dans son ensemble aurait intérêt
à ce que le prix de l'or n'explose pas les compteurs.
Les mobiles
«Investir
dans l'or c'est investir de l'argent qui dort, souligne Philippe
Herlin.Vous ne mettez pas vos économies dans les assurances vies, les
fonds de placement, les actions. Vous mettez les financiers au
chômage.» Quand vous achetez de l'or, vous sortez du système. C'est une
valeur refuge qui ne fait pas travailler le capital. Tous les
investissements dans l'or physique sont autant de liquidités en moins
dans les circuits financiers. Imaginez vous une horde de traders
déchaînés dans leur salle de marché, fixés sur le cours de l'or. Chacune
de ses montées est autant de travail en moins. Et ça les énerve…
beaucoup.
Les motivations iraient même plus loin. La FED et ses
intermédiaires feraient tout pour empêcher l'or de rentrer en
compétition avec la monnaie de réserve internationale : le dollar. Paul
Craig Roberts situe le gros de la manipulation à partir de 2011. A
l'époque, l'once d'or avait atteint 1900$. Selon l'ancien membre de
l'équipe de Ronald Reagan, la FED s'est retrouvée paniquée à l'idée que
l'once perce le plafond symbolique des 2000$. Ce signal aurait eu un
impact psychologique fort : la matérialisation de la perte de confiance
dans le billet vert. Une méfiance qui aurait pu avoir des conséquences
graves pour les Etats-Unis et l'économie mondiale.
Afin de
comprendre la réflexion de Paul Craig Roberts, il faut savoir que la FED
a injecté des milliers de milliards de dollars dans l'économie depuis
2008 par le biais de ses trois assouplissements quantitatifs
(quantitative easing ou QE). Si elle a freiné la machine en 2014, la
planche à billets a tourné à plein régime pendant six ans pour soutenir
l'économie. Ces politiques font peser un risque sur la valeur d'une
monnaie qui ne marche qu'à la confiance. Depuis la fin des accords de
Bretton Woods en 1971, le dollar ne repose plus sur rien, sinon sur la
puissance américaine et la créance que lui accordent les agents
économiques. Or, plus vous injectez de dollars dans le système, plus
vous érodez sa valeur. «Le dollar est à la base de l'hégémonie
américaine sur le monde, souligne Max Keiser. Empêcher l'or de rentrer
en compétition avec le dollar est d'une importance primordiale pour les
Etats-Unis.» C'est également l'avis de Fabrice Drouin Ristori : «La FED
fera tout pour protéger la valeur du dollar. C'est ce que De Gaulle
appelait « le privilège exorbitant des Américains ».»
La
planche à billet n'est pas l'apanage de l'Oncle Sam. Le 22 janvier
2015, Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE),
annonçait un vaste plan de rachats d'actifs. Son QE à l'européenne,
prolongé en décembre dernier, prévoit de racheter jusqu'à 60 milliards
d'euros d'actifs par mois jusqu'en mars 2017. Le montant total pourrait
avoisiner les 1 500 milliards d'euros. Sans parler du Japon, troisième
puissance économique mondiale, qui multiplie les opérations de ce genre
depuis des années.
Le dernier mobile est en lien direct avec cette
orgie de liquidités. Il s'agit d'éviter un vent de panique. Laisser
exploser le cours de l'or serait reconnaître que quelque chose de grave
se prépare. «La situation économique mondiale est telle que l'on casse
les thermomètres pour empêcher les gens de voir qu'il y a un problème et
l'or en est un, analyse Olivier Delamarche, chroniqueur sur BFM
Business. C'est comme les marchés qu'on abreuve de liquidités pour
qu'ils restent au sommet. Tout va bien madame la marquise ! Ce n'est pas
parce que vous cassez le thermomètre que la fièvre va baisser.»
La
majorité des spécialistes sollicités s'accorde à dire que nous sommes
au bord de l'explosion du système monétaire international. Un cataclysme
provoqué par la dérégulation des marchés, la financiarisation à
outrance de l'économie et l'injection massive de cash des banques
centrales. Le système est-il voué à s'écrouler ? L'or jouera-t-il à
nouveau un rôle au coeur de l'économie mondiale ? Ces questions sont
légitimes à l'heure où la situation ne cesse d'empirer.
Et maintenant ?
Les
mouvements observés au niveau international sur l'or accréditent la
thèse qu'un événement majeur se prépare. Des pays comme la Chine, la
Russie ou l'Inde profitent des prix bas pour augmenter sensiblement
leurs réserves d'or physique. Moscou a été parmi les plus gros acheteurs
en 2015. La banque centrale russe a augmenté ses réserves d'environ 200
tonnes l'année dernière. Quant à la Chine, elle n'est dépassée que par
le pays des tsars. L'Inde suit le mouvement.
Cette razzia sur l'or physique commence
sérieusement à inquiéter du côté du premier marché mondial, à Londres.
Il voit ses ressources se vider à grande vitesse et craint la
pénurie. «En Asie, on comprend la différence entre la monnaie
fiduciaire, imprimée par l'Etat, et un vrai moyen de conserver son
capital, explique Ned Naylor-Leyland du groupe Quilter Cheviot
Investment. L'or sert d'assurance contre les conséquences de la fin d'un
cycle économique positif et contre la mort potentielle du système
monétaire actuel.»
Chinois et Russes se prépareraient à
l'explosion finale. C'est l'avis d'Olivier Delamarche : «Leur stratégie
est loin d'être absurde. Ils anticipent un effondrement du système
monétaire mondial. Qui dit effondrement dit refonte, analyse
l'expert. Lorsqu'il faudra se mettre autour de la table, mieux vaudra
venir avec des billes. D'importantes réserves d'or donneront du poids
dans les négociations et une assise au Rouble et au Yuan.»
Fabrice
Drouin Ristori doute sérieusement des chiffres officiels concernant les
réserves d'or des pays occidentaux, Etats-Unis en tête. «Je pense que
si l'on devait faire un contrôle des stocks, on aurait de grosses
surprises» s'amuse-t-il. Le métal jaune acheté en masse par la Chine,
l'Inde et la Russie vient majoritairement de l'Ouest. L'or physique est
une ressource limitée, sa production mondiale est faible par rapport à
la demande. Le fondateur de Goldbroker pense que le principe des vases
communicants joue forcément.
D’ailleurs, une étrange atmosphère de
secret entoure les stocks d'or. Aux Etats-Unis, Ron Paul, élu du Texas
et père de l'ex-candidat à la présidentielle américaine Rand Paul, se
bat depuis des années pour qu'un audit indépendant des réserves d'or de
l’Oncle Sam soit effectué. Il doute sérieusement des chiffres officiels
(8 133,5 tonnes). En janvier 2012, pour la première fois, les réserves
de la FED de New-York ont été vérifiées. Un contrôle effectué par… le
Département du Trésor. Celui-ci dépend directement de la présidence et
du Congrès. Pas de quoi satisfaire Ron Paul. Cependant, Philippe Herlin a
du mal à imaginer que les stocks d'or américains puissent avoir subi
une saignée : «Si l'on devait s'apercevoir qu'il manque une sérieuse
quantité d'or dans les coffres de Fort Knox ou de la FED, la situation
serait hallucinante. Cela paraît tellement fou que j'ai du mal à y
croire.»
Du
côté de la Chine, le problème inverse se pose. En juillet dernier,
Pékin a communiqué des données officielles sur ses stocks d'or pour la
première fois depuis 2009. Le souci, c'est que chez les initiés,
personne ne donne de crédit aux déclarations de l'Empire du Milieu. Les
spécialistes sont quasiment unanimes pour dire que la Chine sous-évalue
volontairement ses stocks d'or. Sur le montant, il y a débat. «Il est
évident que les réserves chinoises sont plus élevées que ce qu'ils
annoncent, affirme Brien Lundin, éditeur de Gold Newsletter. Ce qui
amène à la question de savoir pourquoi ils se sentent obligés de les
sous-estimer.» La réponse la plus communément admise serait à chercher
du côté des prix bas de l'or. Les Chinois ne verraient pas l'intérêt de
montrer leur jeu avant que les cours remontent. Ou que le système
s'écroule.
Si
la majorité des experts interrogés ne donne pas cher du système
monétaire international, Philippe Herlin n'est pas de cet avis. Du moins
en ce qui concerne le billet vert : «Je ne pense pas que le dollar
puisse aller au tapis. Derrière, il y a les Etats-Unis, la première
armée du monde. De plus, le pétrole et le gaz continuent de s'échanger
en dollar.» Il ne voit pas le cours de l'or exploser dans un futur
proche : «A mon avis, l'or ne peut pas crever le plafond. La raison est
simple : la plupart des gens ont encore confiance dans les politiques
des banques centrales. La vrai bascule se fera quand Draghi et Yellen
auront perdu leur crédibilité.»
Fabrice Drouin Ristori en est, au
contraire, persuadé : «L'or sera à nouveau au coeur de l'économie. Et
ceux qui disent que sa production ne peut pas accompagner la croissance
mondiale se trompent. Tout est question de fixation du prix de l'or pour
gérer, annonce-t-il. Ce qui se passe actuellement s'est déjà produit.
Au cours de l'Histoire, toutes les expériences de créations monétaires
incontrôlées ont terminé en faillite.»
Lors de la Révolution
française, le système des assignats, considéré comme l'une des premières
planche à billets de l'Histoire, a bien failli ruiner l'Hexagone. En
1923, le même système d'émission massive de liquidité mettait à genoux
la République de Weimar. Dix ans après, Adolf Hitler prenait les pleins
pouvoirs. La suite, tout le monde la connaît.
(Si vous
souhaitez voir cet article dans sa version longue avec l’intégralité des
vidéos avec Philippe Béchade, veuillez suivre ce lien : https://fabienbuzzanca.atavist.com/ce-que-cache-la-manipulation-des-cours-de-lor-)
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